« L’Église doit être là pour tous, pas uniquement pour les croyants »

Entretien de Tomas Halik par Céline Hoyeau pour « La Croix L’Hebdo » 1/6/20

La Croix L’Hebdo : Comment avez-vous vécu le confinement, et qu’en avez-vous tiré personnellement ?

Tomas Halik : Pendant l’année universitaire, ma vie est très mouvementée, entre mes cours à l’université, à l’étranger, la direction de la paroisse et de l’Académie chrétienne tchèque, sans oublier la participation à des projets de recherche internationaux. Aussi, chaque été depuis vingt ans, je passe un mois en forêt, dans une solitude totale : je n’ai pas accès aux médias ni à Internet, je ne fais que méditer, étudier et écrire. Sans ce silence, je n’aurais pas survécu physiquement, mentalement et surtout spirituellement.

Le confinement m’est d’abord apparu comme un « ermitage de remplacement ». En fait, ça n’a pas du tout été le cas : j’ai passé mon temps à donner des conférences en ligne aux étudiants et des méditations à mes paroissiens. Néanmoins, j’ai essayé de me réserver chaque jour du temps pour méditer sereinement et poursuivre ce que j’ai cherché à développer ces dernières années : une « kairologie », c’est-à-dire une interprétation théologique des événements sociétaux et culturels, une lecture contemplative des « signes des temps ». Cela me semble indispensable dans la situation actuelle.

Cette crise fait-elle écho, pour vous, au « confinement » que vous avez vécu sous le régime communiste, dans l’Église clandestine ?

H. : Il est vrai que, pour une part, cela m’a rappelé ces onze années durant lesquelles j’ai servi « clandestinement » comme prêtre sous la persécution communiste. À cette époque aussi, je célébrais Pâques dans des maisons privées, sur une table ordinaire, sans chasuble, ni orgue, ni encens. Mais la dissidence culturelle et religieuse n’était pas si isolée dans la Tchécoslovaquie des années 1970-1980. De nombreux philosophes et théologiens sont venus à Prague sous couvert de tourisme et ont donné des conférences dans des appartements privés – Paul Ricœur, Jacques Derrida, Walter Kasper, Hans Küng…

Ce n’était plus la terreur des années 1950, quand la génération de nos enseignants avait connu en prison et dans les camps de concentration staliniens l’expérience des petites assemblées secrètes avec un morceau de pain de contrebande, etc. Certains avaient interprété tout cela comme une leçon de Dieu pour purifier l’Église du triomphalisme du passé. Si bien qu’après leur libération, à la fin des années 1960, ils ont tout de suite compris l’esprit de Vatican II, cette Église simple, œcuménique et ouverte dont ils avaient rêvé en détention…

Vous-même vous situez dans leur héritage. Qu’est-ce qui vous a conduit à la foi dans ce pays parmi les plus athées au monde ?

H. : J’ai grandi dans une famille intellectuelle de Prague, marquée par un esprit d’humanisme laïque. Nous considérions chez moi le christianisme comme faisant partie du patrimoine culturel du passé. Dans les années 1950 et 1960, l’Église avait été expulsée de la vie publique, et je n’ai rencontré aucun catholique pratiquant avant l’âge adulte.

Mon parcours de foi a connu plusieurs étapes. Ça a commencé par une fascination esthétique pour l’art, l’architecture ecclésiastique et la musique spirituelle. La contestation politique du régime, qui imposait militairement une idéologie athée, a également joué un rôle majeur. Puis vint l’inspiration intellectuelle à travers la littérature – Graham Greene, François Mauriac, Georges Bernanos, Léon Bloy, G. K. Chesterton, etc.

Lors du printemps de Prague en 1968, j’ai rencontré toute une génération de prêtres, théologiens et intellectuels catholiques qui revenaient de prison. C’est alors que l’Église a pris un visage humain pour moi. C’est l’époque aussi où je me suis rendu pour la première fois en Occident – pour un séjour d’échange aux Pays-Bas puis en Grande-Bretagne, où je me suis trouvé juste au moment de l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique. C’était en août 1968. J’envisageais d’émigrer. Mais la lettre d’amis me disant que trop de Tchèques émigraient et que l’opposition en était très affaiblie m’a fait revenir.

Votre foi a été intimement liée à ce contexte de résista

H. : Oui. Peu après mon retour, mon collègue s’est immolé par le feu pour protester contre le début de la collaboration et l’affaiblissement de la résistance. J’en ai été bouleversé et j’ai organisé un requiem pour lui. J’ai porté son masque mortuaire à l’église, puis jusqu’à notre faculté des arts, et ça a été un moment crucial pour moi. J’ai eu une sorte de dialogue intérieur avec mon collègue décédé. Comme si son geste me lançait un défi auquel il me fallait répondre. À quoi allais-je donner ma vie ? Je crois que ça a été le début de ma décision de devenir prêtre.

Mais à cette époque, il n’y avait qu’un seul séminaire en Bohême, contrôlé par la police secrète. N’étaient admis que les candidats sans formation universitaire. Moi, je terminais mes études de philosophie et de sociologie. Lors de la remise du diplôme de doctorat, j’ai remercié dans mon discours nos professeurs qui avaient été expulsés de l’université pour des raisons politiques et j’ai terminé avec une citation de Karel Capek : « La vérité compte plus que le pouvoir, car elle est permanente. »

Vous saviez bien que ça allait vous attirer des ennuis

H. : Absolument. Ça m’a valu d’être inscrit sur la liste noire du régime : jusqu’à la chute du communisme, je n’ai pas été autorisé à enseigner à l’université, à publier, ni à voyager en Occident, et j’ai fait l’objet de nombreux interrogatoires de la police secrète. J’ai exercé plusieurs métiers, en particulier psychothérapeute pour les alcooliques et les toxicomanes (de 1984 à 1990 au CHU de Pragues, NDLR).

Le seul moyen pour moi d’être prêtre a été d’étudier la théologie en secret, et d’être ordonné à Erfurt, en Allemagne de l’Est, clandestinement. Même ma mère n’a pas été mise au courant. C’était la veille de l’intronisation de Jean-Paul II, en octobre 1978. J’ai alors rejoint un conseil clandestin de prêtres et de laïcs qui réfléchissaient à la stratégie de l’Église dans ces conditions difficiles, mais aussi à l’avenir, et suis devenu un proche collaborateur du cardinal Tomasek, qui était un symbole de la résistance au régime.

Vous avez connu la difficulté d’être chrétien sous un régime ouvertement athée. Est-ce devenu plus simple aujourd’hui, malgré l’indifférence et le relativisme ?

H. : Je préfère répondre par une anecdote juive. À la synagogue, il était écrit : « Qui entre la tête découverte fait la même chose qu’un adultère. » Le lendemain, quelqu’un a écrit : « J’ai essayé les deux, mais c’est incomparable ! » J’ai fait l’expérience du communisme et de la démocratie libérale : il n’y a rien de comparable ! À l’époque, nous avions surtout besoin de courage, aujourd’hui nous avons besoin de sagesse, pour discerner soigneusement, loin de toute vision manichéenne du monde.

Qu’est-ce qui permet de faire grandir cette sagesse ? Quelles sont vos ressources spirituelles ?

H. : La principale pour moi, c’est la contemplation. Nous devons calmer nos premières réactions immatures à ce qui se passe autour de nous et en nous. Notre « homme extérieur », notre ego, se tient souvent sur le seuil et ne veut pas nous laisser passer. Mais Jésus dit : « Je suis la porte. »

Au-dessus de mon lit est accrochée une grande image moderne du Christ ressuscité montrant ses blessures. Avant de m’endormir et au réveil, je médite sur ces blessures. Les blessures de Jésus sont la porte vers le Père. Et les blessures de notre monde sont les blessures de Jésus : cette pandémie, la crise écologique, la pauvreté, les abus dans l’Église…

Nous ne pouvons les ignorer, sans quoi nous n’avons pas le droit de dire avec l’Apôtre Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Elles sont le lieu où nous rencontrons Jésus aujourd’hui. Je ne crois pas en un Dieu sans blessures, en une foi sans blessures, en une Église sans blessures.

Vous avez été pendant longtemps psychothérapeute. Qu’est-ce que la psychologie vous a apporté ?

H. : Ma formation, inspirée notamment par Jung, m’a aidé dans ma praxis de confesseur. Elle m’a aussi permis d’identifier plusieurs types de religiosité, souvent liés à des soubassements psychologiques divers. Certains utilisent la religion comme un instrument, pour défendre une identité culturelle par exemple. Ceux-là sont parfois rigides, autoritaires… Pour d’autres, en revanche, la religion est vécue pour elle-même, comme un chemin spirituel, et ceux-là sont davantage tolérants, ouverts d’esprit, sensibles. La religion peut être un médicament, elle peut aussi être une arme.

Cela rejoint ce que vous écrivez sur la foi et le doute, qui sont comme « frère et sœur »…H. : La foi sans pensée critique peut conduire au fanatisme et à l’intolérance. Même l’athéisme critique (je ne parle pas de l’athéisme dogmatique stupide, qui est en fait une pseudo-religion) peut être une « servante de la théologie » : il peut aider à purifier notre pensée de Dieu de l’idolâtrie, des projections de nos peurs et de nos désirs. Nous avons besoin de cette dialectique entre foi et doute. Non pas tant des doutes sur Dieu que des doutes envers notre concept de Dieu, sur qui nous projetons beaucoup d’attentes…

Il me semble que nous ne devrions pas attendre de la foi qu’elle fournisse des réponses à toutes nos questions. Nous devons plutôt puiser en elle le courage d’entrer dans la pénombre du mystère et de porter les nombreuses questions ouvertes et les paradoxes de la vie. La foi ne doit pas cesser de chercher et de questionner, elle ne doit pas se pétrifier dans une idéologie, ni quitter son ouverture à un avenir eschatologique.

En quoi le christianisme peut-il encore être une source pour nos sociétés ?

H. : L’époque de la chrétienté est révolue. Nous sommes une voix parmi d’autres dans la société civile mais cette voix doit être claire. Il nous faut entrer dans le débat public sur des sujets de société importants. La métaphore du pape François sur l’Église, « hôpital de campagne », me semble très significative. Un très bon hôpital doit procurer un diagnostic, une thérapie, la guérison et l’immunité. Il y a beaucoup d’idéologies très dangereuses aujourd’hui, et nous avons besoin d’un système immunitaire.

La crise de la mondialisation de la dernière décennie a fait émerger des nationalistes et des démagogues, de dangereux populistes des deux côtés de l’Atlantique. Et je crains que les conséquences économiques et sociales de la pandémie influencent la scène politique internationale. L’Occident sous-estime très naïvement la guerre hybride menée par la Russie de Poutine. Par sa propagande et son appui financier, elle soutient ces nationalistes et sape la confiance dans l’Union européenne. Cette propagande cible souvent les catholiques conservateurs. La désintégration de l’Union européenne serait le suicide collectif des nations européennes. Les Églises, les universités doivent être un antivirus contre ces maladies.

Si l’Église doit remplir un rôle thérapeutique et être un « hôpital de campagne », elle ne peut se contenter de son ministère pastoral classique en paroisse et des formes traditionnelles de son activité missionnaire. Elle doit, à mon avis, en particulier dans une société pluraliste sécularisée, étendre et approfondir radicalement ce que les aumôniers font déjà dans les hôpitaux, les prisons, l’armée, l’éducation…

C’est-à-dire être là pour tous, et pas uniquement pour les croyants. Offrir à tous un accompagnement spirituel sans prosélytisme, arrogance cléricale ou paternalisme, dans un dialogue et un partenariat réel, sans se placer uniquement dans une position enseignante mais en se laissant enseigner aussi par les autres. Pour moi, c’est le modèle d’Église à venir. Si elle veut rester Église et non se replier sur elle-même comme une secte, elle doit subir un changement radical de sa perception d’elle-même et de son ministère dans ce monde.

Comment votre vie vous a-t-elle amené à cette réflexion H. : Le catholicisme français nous a beaucoup aidés à interpréter théologiquement notre situation pendant le communisme. Notre expérience de prêtres dans l’Église clandestine rappelle à bien des égards la mission des « prêtres-ouvriers ». Jusqu’à aujourd’hui, je suis resté fidèle à cette unité du sacerdoce et de la profession civile – je suis recteur de la paroisse universitaire et professeur dans une université laïque. Le fait de ne pas avoir suivi de formation au séminaire ni vécu en presbytère mais d’avoir passé ma vie parmi les gens ordinaires m’a appris à connaître leurs problèmes, les questions et le langage du monde laïc. Et ce que je fais maintenant est un fruit de toutes ces années.

Vous ne vous retrouvez pas dans ce qu’on appelle la « nouvelle évangélisation » ?

Il me semble que cette idée de Jean-Paul II a été un peu mal comprise. On a calqué le style des missions d’évangélisation américaines. Je ne pense pas que cette spiritualité émotionnelle, le hamburger dans une main, la Bible dans l’autre et Alléluia !, soit le moyen le plus approprié pour communiquer en Europe.

Pour moi, la nouvelle évangélisation consiste plutôt à prendre au sérieux la culture contemporaine et à regarder les points d’échange réel avec elle. De développer notamment une culture de la contemplation, qui ne soit pas déconnectée de l’action : les gens en ont soif et quand ils ne la trouvent pas dans l’Église catholique, ils vont la chercher ailleurs, dans les religions orientales, le yoga, etc. Mais nous avons cela dans notre tradition catholique, Taizé me semble un bon exemple.

Comment penser Dieu aujourd’hui, et l’annoncer ?

H. : Le plus grand péché de l’histoire de la théologie et de la prédication de l’Église est de croire qu’il est facile de parler de Dieu. Cette insouciance de la piété bon marché a ouvert la voie à un nombre inépuisable de notions naïves, mais aussi perverses et empoisonnées de Dieu. Le théologien Karl Rahner a rappelé que, fort heureusement, Dieu tel que 60 à 80 % des gens l’imaginent n’existe pas ! Ne cherchons pas Dieu dans les tempêtes, les tremblements de terre et la pandémie. Les athées soutiennent à juste titre qu’un tel Dieu, infligeant à ses enfants des châtiments cruels, n’est qu’une projection de nos peurs et de nos désirs.

Comme le prophète Élie sur le mont Horeb, nous sommes davantage susceptibles de trouver Dieu dans une brise légère, ou dans les expressions non affectées d’amour et de solidarité, et dans l’héroïsme quotidien généré dans les heures sombres des calamités. C’est dans ces expressions d’amour et de service, qui redonnent espoir et courage de vivre, que la vraie sainteté se manifeste.

Bien que Dieu reste un mystère, ce mystère nous est ouvert, à travers l’humanité de Jésus. Cette humanité de Jésus est la fenêtre par laquelle nous voyons Dieu à l’œuvre. Elle est ouverte non seulement à Dieu mais aussi à nous, les humains, en particulier les pauvres, les plus faibles, tous ceux qui ont besoin de notre amour et de notre proximité.

La pandémie nous a confrontés à la question du sens. Est-ce une chance pour le christianisme de pouvoir dire son message, son espérance ?

H. : Cette période où nos églises ont été fermées est pour moi un avertissement prophétique : à moins que l’Église entreprenne la réforme demandée par le pape François – pas seulement une réforme structurelle mais surtout un tournant dans les profondeurs, au cœur même de l’Évangile –, ces églises vides et verrouillées ne seront pas l’exception mais plutôt la règle.

La crise du christianisme ecclésial n’est pas due principalement à des forces extérieures – laïcité, matérialisme. Et pour cela, elle ne peut être stoppée ni par le « rétro-catholicisme » actuel (cette tentative de revenir à un monde disparu), ni par une « modernisation » creuse et superficielle qui reviendrait à se conformer à « l’esprit du temps ».

« L’esprit du temps » n’est certainement pas l’Esprit Saint ; c’est la langue de ce monde à laquelle les chrétiens ne devraient pas se conformer, comme l’écrivait saint Paul. Ils devraient plutôt écouter les « signes des temps » et bien les comprendre : ce sont le langage de Dieu dans les événements de l’histoire dont nous faisons partie. Je reconnais qu’il n’est pas facile de faire la différence entre ce qui est « humain, trop humain », superficiel et éphémère dans notre histoire, et le « moment opportun » (le kairos), que nous devons accepter et auquel nous devons répondre comme un défi lancé par Dieu à notre foi.

La pandémie a suscité des questions spirituelles autant chez les croyants, confrontés à ce grand mal, que chez les soi-disant non-croyants, amenés à s’interroger sur le sens de la vie. Les Églises ne devraient pas se demander d’abord comment réintégrer ces personnes au-delà de leurs frontières visibles (ce qui n’est probablement pas un objectif réaliste), mais plutôt penser au type de responsabilité qu’elles peuvent exercer envers elles.

Comment analysez-vous la crise que le christianisme traverse (abus sexuels, églises vides) ?

H. : Le vrai problème vient du fait que l’Église n’a pas été capable de comprendre ni de réagir de manière appropriée à la révolution sexuelle dans les années 1960. Au lieu de répondre en développant une théologie de l’amour et de la sexualité s’appuyant sur les sources profondes du mysticisme chrétien, elle a eu tendance à régresser vers une religion d’injonctions et d’interdits. La tentative de discipliner la sexualité aussi strictement que possible a pris une telle ampleur que le sixième commandement (« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ») est apparu comme le premier – et peut-être le seul.

On a commencé à percevoir les catholiques comme ceux qui ne cessent de parler du préservatif, de l’avortement, des unions homosexuelles… Jusqu’à ce que le pape François ait le courage de dénoncer cette « obsession névrotique », et de nous rappeler ce qui constitue le cœur du christianisme : la miséricorde, l’amour compatissant et solidaire envers tous, en particulier les marginalisés, la responsabilité pour la planète.

La réaction naturelle du monde laïque a été : regardez dans vos propres rangs !… S’est ensuivie cette vague mondiale de révélations sur les abus sexuels. Il s’est également révélé que beaucoup de ceux qui ont manifesté le plus bruyamment contre l’homosexualité le faisaient pour masquer leurs propres problèmes dans cette affaire. Eux-mêmes menaient souvent une existence double.

Quand le pape a commencé à parler de la véritable cause de cette situation – l’abus de pouvoir au sein de l’Église, le cléricalisme –, et quand, dans son exhortation Amoris laetitia, il a cherché à réviser la religion des pharisiens chrétiens par une éthique de la miséricorde et de la compréhension à l’égard des personnes en difficulté, en encourageant la confiance dans la voix de la conscience, il a suscité une haine enragée des pharisiens et des scribes de notre époque.

La période pendant laquelle ces blessures cachées ont commencé à se faire jour dans le monde – les dernières années du pontificat de Benoît XVI puis celui de François – est un autre « signe des temps » : elle coïncide avec un réveil des consciences sur la dignité de la femme dans la société et dans l’Église. Si elle l’ignore, l’Église risque de perdre une grande partie des femmes, tout comme elle a perdu son influence sur la classe ouvrière à cause de sa réaction tardive aux problèmes sociaux de la révolution industrielle. Il nous faut faire plus de place à leur charisme dans l’Église.

Que faut-il inventer ?

H. : À Pâques, j’ai critiqué la tendance des catholiques à remplacer la célébration eucharistique par la consommation de messes en ligne. La présence réelle du Christ dans l’Eucharistie requiert la présence réelle des fidèles autour de l’autel et la présence réelle des chrétiens dans la société. Cependant, nous ne pouvons pas retourner avec nostalgie dans un monde disparu qui ne reviendra jamais.

Je crois qu’une forme de christianisme est en train de mourir. Mais le cœur même du christianisme n’est-il pas le message de la mort qui doit précéder la résurrection ? Or la résurrection n’est pas une réanimation, le retour à un état antérieur. Les Évangiles nous disent que Jésus a été transformé, même ses proches ne pouvaient le reconnaître au premier abord. Il devait prouver son identité par ses blessures. Je crois à la « résurrection » du christianisme à l’avenir – à sa réforme, son approfondissement et sa transformation.

Cela dépendra dans quelle mesure l’Église sera capable de communiquer avec ces chercheurs de sens. La théologie devrait prendre au sérieux l’expérience des gens en marge de l’Église et au-delà de ses frontières visibles. Jésus n’est pas présent uniquement dans notre prédication, nos sacrements, mais il vient à nous, comme il l’a fait pour les disciples d’Emmaüs, en tant qu’étranger. « L’Esprit souffle où il veut. »

Ses dates

1er juin 1948. Naissance à Prague.

1966. Conversion au catholicisme.

1966-1971. Étudie la sociologie et la philosophie à l’université Charles de Prague.

1972. Exclu par les communistes de son activité scientifique, déclaré « ennemi du régime ».

1972-1984. Psychologue dans l’industrie (et étudie la théologie dans des cours secrets).

21 octobre 1978. Ordonné prêtre en RDA.

1989. Conseiller du président Vaclav Havel.

1990. Secrétaire général de la Conférence des évêques tchèques (trois ans). Président et fondateur de l’Académie chrétienne tchèque.

1992. Nommé par Jean-Paul II au Conseil pontifical pour le dialogue avec les non-croyants.

1997.Professeur de philosophie et de sociologie.

2014. Prix Templeton « pour avoir défendu le dialogue entre croyants et athées » et combattu pour la liberté religieuse pendant l’occupation soviétique. Publication en français de Donner du temps à l’éternité (Cerf, 272 p., 24 €).

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