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Assomption

L’Assomption n’est pas un événement historique, ni même, à la différence de la Résurrection ou de  l’Ascension, un événement dont les disciples auraient témoigné. Sa définition ne peut rien nous dire de la vie de Marie, elle précise la place que la théologie lui donne dans l’Histoire du Salut et ce que cela signifie pour l’Église.

Le « duo » formé d’Adam et Eve a plongé l’humanité dans le péché, séparation d’avec Dieu, œuvre de mort, il a fallu le « duo » formé de Jésus et Marie pour nous en sortir. « Duo » plutôt que « couple », pour Adam et Eve la sexualité est encore absente au moment de la désobéissance ; Marie de son côté est déclarée vierge et Jésus est son fils. Pour la virginité de Marie, il ne faut pas chercher quelque  raison psychologique ou de pureté, sa virginité souligne son indépendance de femme qui, avec la grâce de Dieu, va redonner vie à l’humanité (1). La joie de Marie reflue pour remonter jusqu’à Eve et redescendre jusqu’à elle (« sois joyeuse, toi qui as la grâce de Dieu », en Lc 1, 28), ce parcours passe par la joie de Sara, qui rira (Gn 18, 12) et d’Élisabeth dont l’enfant tressaillit d’allégresse en son sein (Lc 1, 44). Chez Marie cette joie explose dans le Magnificat, première annonce de la Nouvelle Alliance. Le salut qui s’opère dans l’événement de la Croix-Résurrection remonte de Jésus jusqu’à Adam : Luc fait remonter la généalogie de Jésus, qui est le « Nouvel Adam », au premier homme(Lc 3, 23-38).

Marie est la « Nouvelle Ève » : par son acceptation de participer au salut offert par Dieu, elle remonte jusqu’au premier duo pour sauver toute sa descendance. L’Esprit de Dieu, qui a présidé à la création du monde, va inaugurer dans la conception de Jésus la création du monde nouveau.

Dieu s’empare de l’acquiescement de Marie à son appel pour retourner le cours de l’histoire et l’ouvrir au salut pour tous : dans la Tradition, Jésus est descendu aux enfers pour associer à sa Résurrection tous ceux qui l’ont précédé (2). Marie est la « fille de Sion », personnification du peuple de Dieu. Déjà le texte de l’Annonciation faisait référence au prophète Zacharie (Za 9,9) :  le « réjouis-toi » est une annonce de l’accomplissement des promesses, que Marie reçoit au nom de la Maison de Jacob (Lc 1, 33). Ainsi Marie, au pied de la Croix, fille de Sion, représentante de la Maison de Jacob, est-elle associée avec Jésus dans le salut de tous les hommes, salut qui remonte à la première femme. Et Marie devient la mère de cette humanité qui a précédé le Christ, au même titre qu’Ève.

Quant à l’humanité à venir, celle qui vient après l’événement Jésus-Christ, Marie en est aussi la mère. C’est sur la Croix que Jésus l’institue. A travers Jean elle devient la mère des disciples à venir. On la retrouvera donc au Cénacle et à la Pentecôte, alors que depuis les premiers pas de la mission de Jésus, elle n’apparaissait plus.  Comme l’a bien souligné Paul, la Croix n’est pas marquée par la mort mais par la vie nouvelle qui s’ouvre, c’est sur la Croix que tout se passe. C’est à la Croix qu’elle devient mère de tout le genre humain.

Mère du genre humain ? Il s’agit d’une extrapolation. En fait elle a donné son corps d’homme à son fils, à la Croix elle devient la mère du Corps du Christ qui est l’Église. L’Église qui n’est pas telle ou telle institution, mais l’assemblée  de ceux qui désirent suivre le Christ, cette « immense foule, que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue, debout devant le trône et devant l’Agneau » (Ap 7, 9). Ce sont ceux qui, avec lui, meurent sur la Croix pour ressusciter avec Lui. C’est de cette Église que l’on parle, dont malheureusement sont souvent bien éloignées les Églises institutionnelles. L’Église épouse du Christ, ou Corps du Christ, qui, en droit, doit inclure tout le genre humain.

Ainsi Marie est la figure de l’Église Corps du Christ, de ceux qui sont morts depuis Adam jusqu’à nos jours et de ceux qui adviendront. Cette Église est déjà sauvée en droit par la Résurrection, Résurrection qui n’est pas seulement un événement du passé. Elle est actuelle et se prolonge jusqu’à la fin des temps.

La « Femme » de l’Apocalypse, « dans les douleurs du travail de l’enfantement » (Ap 12, 2), donne naissance à un enfant « qui doit paître toutes les nations » (Ap 12, 5). Souvent l’Église a vu en elle Marie donnant la vie au Corps du Christ dans un combat qui sera vainqueur. Comme l’a expliqué Emmanuelle Seyboldt dans son homélie (publiée dans Garrigues et sentiers le 27 juillet), cette femme n’est en fait pas Marie, elle représente le peuple des croyants qui donne corps au Christ passé par la mort et la résurrection, et cela dans l’épreuve et la douleur. La Femme est aussi  identifiée à la Jérusalem nouvelle, figure de l’Église : « Et je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre du ciel d’auprès de Dieu, prête comme une fiancée parée pour son époux […] Voici la demeure de Dieu chez les hommes : il demeurera avec eux, et eux seront son peuple » (Ap 21, 2-3).   Cet amalgame entre Marie, l’Église, la Jérusalem nouvelle, fait de cette fête la proclamation de l’assomption dès maintenant par Dieu de l’Église (non pas une ascension comme l’iconographie la présente, mais au sens étymologique du terme – « adsumpta« : appropriation), appropriation de l’Église déjà sauvée et toujours en chemin.

L’Assomption n’est pas un événement historique, elle est une affirmation théologique sur l’Église.

Elle ne dit pas autre chose que la nouvelle donne : la Résurrection, la nôtre, est en cours, avec celle du Christ. Sans l’Assomption, la Résurrection de Jésus serait un événement du passé, et pour nous un événement projeté dans un monde à venir, alors que les deux sont totalement liés et déjà là. L’Assomption est le début de notre résurrection.

Le culte marial ne doit pas être dévoyé, son centre est le Christ. Nous vénérons Marie comme celle qui a été « mise de côté » pour faire de nous le Corps du Christ, c’est en ce sens qu’elle est notre mère et que son Assomption est le gage donné par Dieu pour affirmer que le Salut est en marche. La prier, l’honorer prend tout son sens, elle est au cœur de l’histoire du Salut, « pleine de grâce », « bénie entre toutes les femmes » car son fils Jésus est béni. Comme Paul, et nous, elle « porte dans [son] corps les marques des souffrances de Jésus » (Gal 6, 17), elle est intrinsèquement liée à la Croix et à la Résurrection de son Fils (3).

                                                                                                        Marc Durand

(1) – Il est piquant de constater que Dieu peut avoir tendance à libérer ainsi les femmes de l’emprise des hommes. La joie de Marie et son exaltation proclamées au début du Magnificat relèvent la malédiction d’Ève, et en profitent ces deux femmes stériles que sont Sara et Elizabeth. Elles deviennent mères alors que leurs époux ne pouvaient plus leur en donner l’espoir. De même aucun homme n’interviendra dans l’action de Dieu pour donner naissance à Jésus.

Traditionnellement l’idolâtrie dans l’Ancien Testament est décrite avec l’exemple de l’infidélité conjugale. Osée (Os 1, 2) devra même prendre pour femme une prostituée pour bien dénoncer l’idolâtrie du peuple. En ce sens la virginité de Marie souligne qu’elle est totalement « vierge » de toute idolâtrie, de toute séparation d’avec le Seigneur, de tout péché.

(2) – Les chrétiens ont eu du mal à reconnaître le salut de toute l’humanité qui a précédé la venue du Christ, évoqué tardivement par la « descente aux enfers ». Par exemple la Divine Comédie affirme l’impossibilité pour Virgile d’accompagner Dante jusqu’au paradis, car il n’a pas connu le Christ : « tu es arrivé là où pour moi je ne vois plus rien » dit-il à Dante.

(3) – Le culte des saints est très discutable. Une façon de lui redonner valeur est de les honorer, les prier, parce qu’eux aussi sont morts sur la Croix avec Jésus et ont été ressuscités avec lui. A ce titre ils sont aussi porteurs du Salut.

1 commentaire pour “Assomption”

  1. JEAN-MARC VIDELAINE

    de JEAN-MARC
    Merci Marc pour ce magnifique texte,quant à moi je ne résiste pas pas à l’envie de vous transmettre un texte reçu d’un ancien aumônier militaire :

    En 431 à Éphèse (l’actuelle Turquie), où séjourna la Vierge Marie après la Pentecôte, le troisième concile œcuménique proclame Marie Theotokos (« Mère de Dieu » en grec). Que veut dire exactement le culte de la Sainte Vierge ? Il y a culte et culte. Première remarque : Marie n’est pas, comme on dit aujourd’hui, une personne-culte. Le terme culte, d’ailleurs, a plusieurs significations. Dans certains contextes son sens est dévié vers idolâtrie (culte d’Hitler, culte de Staline). A proprement parler, on ne rend pas culte à Marie. Tout véritable acte cultuel s’adresse à Dieu seul : Père, Fils et Saint-Esprit. Marie, dès sa conception jusqu’à sa dormition, était pleinement une personne humaine. Certes un être exceptionnel, car mère de Jésus, mais un être humain, une vraie femme. D’une certaine façon, Marie fait partie du peuple de Dieu, Sainte parmi les Saints. Le terme « cultuel » qu’il conviendrait d’évoquer pour Marie est « vénération », un attachement profond et admiratif pour ce qu’elle fut et pour ce qu’elle est aujourd’hui encore pour l’Église et ses fidèles. La vénération de la Sainte Vierge serait donc une médiation cultuelle et un cheminement vers Dieu. Vénérant Marie, nous ne rendons culte qu’à Dieu, mais un culte plus émotionnel, plus sentimental, plus tendre. Marie – être humain, femme, mère – nous est proche, elle est de chez nous, elle est l’une des nôtres, non pas idole mais icône. « Je vous salue, Marie, pleine de grâces ».

    Je te salue Marie, comblée de grâce,
    le Seigneur est avec toi,
    tu es bénie entre toutes les femmes,
    et Jésus, ton enfant, est béni.
    Sainte Marie, Mère de Dieu,
    prie pour nous pécheurs,
    maintenant et à l’heure de notre mort.

    Les premiers mots viennent de la salutation de l’ange Gabriel : Kairé kékaritoménè » en grec dans le texte, « Je te salue Marie comblée de grâce ». Quand Marie enceinte, après un voyage de quelques jours à pied, arrive chez Élisabeth, celle-ci laisse jaillir un cri d’admiration : « tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni ». Ces deux premières parties, deux citations de l’évangile de Luc, le seul rendant compte de l’Annonciation et de la Visitation, sont donc issues de la Bible. La suite de la prière est inspirée par le concile d’Éphèse mentionné plus haut. Dans la dernière partie, rajoutée par la Tradition, nous demandons à Marie de prier pour nous maintenant, et pour l’heure décisive, celle où se décide finalement le salut éternel de chacun : l’heure de notre mort. La forme définitive actuelle de « Ave Maria », introduite dans le bréviaire romain par le pape Pie V, date du XVIème siècle.

    Saint Bernard, l’une des grandes figures du Moyen-Âge, a écrit ces quelques mots sur Marie, sculptés comme un poème :

    « En la suivant, on ne dévie pas ;
    en la priant, on ne désespère pas ;
    en pensant à elle, on ne se trompe pas ;
    Si elle te tient par la main, tu ne tomberas pas ;
    si elle te guide, tu ne connaîtras pas la fatigue ;
    si elle est avec toi, tu es sûr d’arriver au but. »

    Ode à Marie d’un poète contemporain :

    « Je te salue Marie, Mère Divine, Terre Mère, Pachamama ou quel que soit le Nom par lequel on t’invoque depuis la nuit des temps et pour les siècles des siècles. Je te salue et te prie d’écouter, dans ton immense miséricorde pour cette humanité dont je suis, les voix, les suppliques et actions de grâce qui montent vers toi, quelle que soit la langue utilisée y compris la plus lourde d’entre toutes, celle du silence qui ne sait pas dire ou se croit indigne.
    Je te salue Marie, toi qui es Mère, patience, amour et miséricorde pour chacun de tes petits, quelle que soit sa nature, sa forme manifestée, son apparence. Je te salue Mère Divine dont le regard sur le monde est si doux qu’il enfante toute vie. Les oiseaux t’honorent de leur chant, les fleurs de leurs couleurs, la nature tout entière te manifeste et te célèbre.
    Tu Es là par tous temps, à chacune de nos époques et, quelle que soit l’image que nous nous faisons de toi, tu es plus grande et plus belle que n’importe laquelle de ces images.
    Lorsqu’il n’y a plus rien à faire si ce n’est accueillir, tu Es là.
    Dans nos plus grandes pertes, quand le ciel se retire et que la terre se dérobe sous nos pas, toujours prête à consoler, ton souffle posé sur nos plaies à vif, tu Es là.
    Lorsque la joie coule de nos cœurs comme torrent de montagne qui rit de pierre en pierre, tu Es là.
    Tu es les bras dans lesquels je m’embrasse lorsque la peine m’embrase et que la colère me consume. Tu es la fraîcheur de l’onde vive dans mes enfermements fermentés, mes indignations, mon manque de gratitude.
    Même lorsque je déserte la Foi et me creuse et me vide, tu demeures. Présence silencieuse tu m’appelles par mon Nom le plus doux, celui que j’oublie lorsque je livre bataille. Tu me contemples et attends qu’à nouveau mon regard quitte le monde et se tourne vers toi. Dès que je reviens, tu Es là.
    Quelle que soit la blessure que je m’inflige et qui te blesse en tout premier, tu Es là.
    Marie, Mère Divine, regarde-moi comme au premier jour, celui d’avant ma naissance.
    Délivre-moi de l’ingratitude et de la mesquinerie que tu supportes à chaque fois que je ne te vois plus dans le moindre atome de poussière, dans le moindre photon de lumière.
    Je te salue Marie et en toi, toutes celles et ceux qui, depuis que le monde est monde, ont choisi de te servir, de marcher sur la sente que tu traces et dont la direction est une : paix, miséricorde et joie profonde.
    Je te salue Marie, et je salue ce qui en tout être comme en moi est à ton image et à ta ressemblance, quelles que soient mes intempéries intérieures, à chaque seconde et pour les siècles des siècles.
    Amen ! »

    Père Richard KALKA
    Ancien aumônier des régiments de parachutistes et légionnaires
    06 24 14 59 28
    richardzk51@gmail.com

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