Ce patron qui veut aussi changer le monde

Après plusieurs semaines de tension, le PDG de Danone a été évincé de son poste par son conseil d’administration. Homme de conviction, Emmanuel Faber revendiquait la nécessité de faire bouger les lignes, d’associer l’économique et le social.

Un patron atypique. La formule peut sembler éculée, mais elle est parfaitement adaptée pour caractériser Emmanuel Faber, l’emblématique PDG de Danone, évincé de son poste, lundi 15 mars par son conseil d’administration, avec « effet immédiat ».

Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre sur la chaîne YouTube de Danone pour écouter son discours prononcé en juin 2016, à l’occasion d’une remise de diplôme sur le campus d’HEC. Tout le monde s’attend à ce qu’Emmanuel Faber donne quelques leçons de management. Il préfère se placer sur le terrain de l’intimité et parler de ce qui a le plus marqué sa vie : le décès de son frère, cinq ans plus tôt, diagnostiqué avec une schizophrénie lourde et avec qui « il a découvert que l’on pouvait vivre avec très peu de choses et être heureux ».

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Des propos inhabituels, détonants et presque dérangeants

À son auditoire, totalement interloqué, Emmanuel Faber explique alors que la « normalité enferme beaucoup », raconte avoir découvert « la beauté de l’altérité » et « l’amitié de SDF » avec qui « il passe parfois quelques nuits ». Il parle de ses visites dans de nombreux bidonvilles, en Inde et en France, et assure en avoir retiré une conviction profonde : « sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie », en dépit de tous les murs que « nous les riches et privilégiés » pourront édifier.

Des propos inhabituels, détonants et presque dérangeants, dans la bouche d’un PDG du CAC 40, dont le métier est de vendre de l’eau minérale en bouteille ainsi que des yaourts, plutôt haut de gamme.

L’héritage d’Antoine Riboud

Emmanuel Faber n’a jamais caché ses convictions et en a même fait sa marque de fabrique. En 2020, Danone est ainsi devenu en France la première grande société cotée à choisir le statut d’entreprise à mission. Le patron, aujourd’hui âgé de 57 ans, expliquait alors inscrire cette démarche dans la droite ligne de celle tracée par le fondateur du groupe Antoine Riboud. À l’époque, ce dernier avait affiché, lui aussi, son intention de faire bouger les lignes, lors d’un discours prononcé en 1972 à Marseille aux assises du CNPF, l’ancêtre du Medef. Il avait plaidé pour la mise en place d’un double projet au sein des entreprises, associant l’économique et le social, les actionnaires et les salariés.

Un tournant vers le bio

Emmanuel Faber était entré en 1997 chez Danone, en devenant le numéro deux du groupe, derrière Franck Riboud, le fils d’Antoine, qui avait pris les commandes un an plus tôt. Il fut d’abord directeur financier, avant d’être chargé de la région Asie-Pacifique, puis nommé directeur général délégué en 2008. Il devient directeur général en 2014, puis PDG en octobre 2017.

Sous sa houlette, Danone rachète en 2016 Whitewave, le géant américain du bio et des produits laitiers végétaux, ce qui lui permet de se hisser au rang de numéro un mondial de ce secteur en forte croissance. Un passage à l’acte pour Emmanuel Faber, qui plaidait inlassablement pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement tout en souscrivant aux exigences de rentabilité et de progression des marges dans un groupe dont le capital n’est pas contrôlé et qui est de ce fait sous la menace d’une OPA.

Sur tous les fronts

Le PDG reste convaincu du rôle sociétal des entreprises. Il a créé une association « Entreprise et pauvreté », hébergée par HEC à Paris, qui travaille sur des projets entrepreneuriaux visant à réduire la pauvreté et l’exclusion en France. Avec le Prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, il a construit une usine de yaourts à prix abordable, afin de lutter contre la malnutrition. Au sommet du G7 à Biarritz en 2017, Emmanuel Faber réussit même à convaincre une trentaine de grandes multinationales à s’engager en faveur d’une économie plus inclusive. Depuis, il poursuivait ce travail, avec quelques patrons français, de manière très discrète, pour traduire cet engagement dans des actions concrètes. Chez Danone, il avait demandé à ses équipes de travailler à un programme d’alimentation infantile à prix coûtant, destiné aux familles précaires.

Exigeant et solitaire

Emmanuel Faber en a-t-il trop fait ? C’est ce que pensent nombre de ses détracteurs, dont les deux fonds activistes qui demandaient son départ. La Croix l’avait rencontré, il y a quelques semaines. Le PDG semblait bien seul et comprenait mal les critiques autour de son plan stratégique, présenté en novembre et imposé selon lui par la nécessité de donner un nouveau souffle à l’entreprise, dont les ventes ont beaucoup souffert de la crise sanitaire.

Ces derniers mois, le départ de quelques dirigeants avait été perçu comme les signes précurseurs d’une crise de gouvernance au sommet du groupe. Emmanuel Faber se voyait notamment reprocher un exercice solitaire du pouvoir, voire autoritaire. Exigeant envers lui-même et envers les autres.

Jean-Claude Bourbon pour le Journal La Croix

2 commentaires sur “Ce patron qui veut aussi changer le monde”

  1. Faut-il boycotter les produits Danone ?
    Les Fonds d’investissements peuvent-ils continuer à dicter leurs lois ?
    La Pandémie nous a-t-elle convertie ?
    Beaucoup de questions après la décision de conseil d’administration de Danone d’évincer
    Emmanuel Faber.

  2. Il y a bien des années, c’était Neslé qui avait fait l’objet d’un boycotte pour avoir promus son lait en poudre aux femmes d’Afrique plutôt que laisser nourrir les enfants avec le lait maternel. Je n’ai jamais su le résultat. Peut être vaudrait il mieux inonder cette entreprise de courrier ou de mails avec une lettre type par exemple et faire une chaine avec toutes nos adresses.

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