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Fraternité chrétienne

Les petites fraternités chrétiennes, centrées sur l’écoute et la méditation biblique, sont plébiscitées. Mais comment sont organisées concrètement leurs rencontres ?

« Les petites fraternités » chrétiennes sont une des « pratiques » plébiscitée par les 150 000 participants à la consultation nationale en vue du synode sur la synodalité de 2023. Centrées sur la méditation des Écritures saintes et le partage de vie, ces fraternités conjuguent « profondeur et liberté », indique la synthèse de la collecte, qui sera transmise à Rome au cours de l’été.

Elles favorisent non seulement « un ressourcement personnel » mais elles sont aussi « une source de vie communautaire, puisque les appels de Dieu (…) se laissent découvrir dans l’écoute commune de sa Parole ». Enfin elles répondent à « la quête de sens de nos contemporains » en parvenant à « intégrer des personnes qui ne se sentent pas à l’aise dans les assemblées paroissiales».

Cultiver l’art de se faire proche

Cette pratique, le diocèse de Coutances et Avranches (Manche) l’expérimente depuis quelques années déjà. Mgr Laurent Le Boulc’h, évêque du diocèse depuis 2013, a créé des fraternités, « lieux évangéliques de proximité » qui réunissent six à huit personnes et s’appuient sur quatre principes : « La pratique de la charité fraternelle, l’écoute de la Parole de Dieu, l’accueil respectueux des personnes et l’attention aux relations de voisinage », précise le site du diocèse.

« À leur création, avant 2017, on en comptait deux cents. Après la pandémie, on en dénombre encore une bonne moitié, explique le P. Thierry Anquetil, vicaire général et curé de paroisse. Elles aident à redécouvrir la parole de Dieu et cultivent l’art de se faire proche les uns des autres, de partager les joies et les peines de chacun, de persévérer dans la prière. Elles sont un maillon essentiel de la dynamique missionnaire, car les membres peuvent inviter qui ils veulent, notamment celles et ceux pour lesquels ils ont prié. »

Dès les premiers siècles de l’Église, on trouve de tels groupes, parfois organisés en maisonnées ou église domestique. Aujourd’hui, les communautés chrétiennes se dotent de ces groupes de proximité pour contrebalancer un maillage paroissial de moins en moins dense.

La fleur et la valise

Le début de la rencontre est placé sous le signe de la convivialité. Après une journée, souvent chargée, les participants qui arrivent ont besoin d’un sas pour se rendre disponible. On prend le temps d’échanger des nouvelles marquantes depuis la dernière rencontre, pourquoi pas un verre à la main. Puis peut venir le temps de la « météo intérieure ». Chacun exprime dans quelle disposition il arrive : fatigue, joie, inquiétudes, curiosité… Marie Levier (lire ci-dessous) préconise de déposer la « fleur » qui nous réjouit et la « valise » qui nous pèse.

Le temps de prière, centré sur la méditation des Écritures, nécessite une familiarisation avec la Parole de Dieu. « Au départ, après le temps d’écoute de la Parole, nous cherchions à analyser le texte biblique, puis, petit à petit, nous en sommes venus à interroger cette parole : que me dit-elle ? Où en suis-je ? Qu’est-ce que je ressens à l’écoute de ce passage, dit Olivier Deygas, diacre permanent, orthophoniste dans la Manche. Certains membres du groupe avaient du mal à s’exprimer. Ils estimaient ne pas avoir les compétences nécessaires pour parler du texte. Leurs témoignages, ajoutaient-ils, n’avaient pas de valeur. Grâce aux encouragements du groupe, ils ont réussi à surmonter leur réticence. »

Bâton de parole

La discussion est le lieu d’apprentissage d’une écoute respectueuse : les échanges sont placés sous le signe de la confidentialité, de l’authenticité et de la bienveillance. Certains groupes utilisent un « bâton de parole », inspiré d’une pratique venue des Indiens d’Amérique, qui permet à celui qui le détient de parler et de faire des pauses silencieuses, sans être interrompu. « Un gardien de l’heure » veille à l’équité des prises de paroles et au respect des horaires. Chacun est appelé à utiliser le « je » plutôt que le « on », à éviter les généralités, les débats d’opinion, les jugements ou les conseils non sollicités.

La Communauté de vie chrétienne (CVX) a développé une méthodologie en deux tours de parole. Au premier, chacun répond brièvement à des questions préparées à l’avance, sans être interrompu. Au second, on s’adresse aux autres membres du groupe pour leur dire quels échos leur parole a produits en soi. « Ce deuxième tour est peu habituel pour nombre de personnes, note Michel Bacq (lire ci-dessous). C’est pourtant un temps décisif. C’est là notamment que l’Esprit peut se frayer un chemin. »

« J’apprécie ces discussions en vérité qui m’aident à grandir, à avancer, à débusquer les non-dits, confie Hélène Faure, 41 ans, membre de la CVX en région parisienne. La parole de l’autre change mon regard. Elle peut aussi me remuer jusqu’aux tréfonds. Je me souviens de la façon dont mes compagnons avaient relevé l’acharnement dont je faisais preuve dans ma vie personnelle et la colère qui m’habitait dans ma vie professionnelle. Deux aspects que je ne voulais pas voir… »

Prière de demande et de gratitude

Certains groupes ajoutent un dernier tour dédié à l’expression de prières de demandes ou de gratitude. « Ce qui caractérise le troisième tour de partage, c’est qu’il introduit le Seigneur dans la conversation », pointe Michel Bacq.

Cette prière peut prendre la forme d’une intercession pour un membre particulier du groupe. Permanente à Fondacio depuis une dizaine d’années, Isabelle Bled a expérimenté, au sein de sa fraternité, la « prière des frères ». « J’ai confié ce qui était douloureux pour moi. J’ai pu pleurer sans être jugée, me sentir soutenue, se souvient-elle. Sur mes épaules, je sentais les mains de mes frères et de mes sœurs qui m’accompagnaient en priant. J’avais ce passage à vivre, mais je savais que je n’étais plus seule, que Dieu était avec moi. Peu à peu, je me suis apaisée, cela m’a aidé à lâcher prise. »

En fin de rencontre, chacun exprime avec quoi il repart, de positif ou de négatif. À CVX, on appelle cela « l’évaluation ». « J’aime ce moment car il n’appelle plus de réaction des autres, explique Hélène Faure. Je peux déposer ce que je viens de vivre et emporter avec moi des paroles, des réflexions, des questions que je vais laisser mûrir. »

D’une rencontre à l’autre, des évolutions s’opèrent. Isabelle Bled a été marquée par celle d’une bénévole qui avait perdu son unique enfant. « Nous méditions le passage où le Christ s’adresse au paralysé en disant : “Lève-toi, prends ton brancard et marche” (Mc 2,9). Le rapprochement avec cette mère endeuillée m’a sauté aux yeux. Nous l’avons vu sortir à nouveau de chez elle, reprendre des activités, recommencer à vivre. »

Trois guides pratiques pour préparer les rencontres

Pour un groupe chrétien, éditions Vie chrétienne, collectif. 64 p. 10,50 €
Dans des chapitres courts et didactiques, ce guide met à la disposition de tous la méthodologie de la Communauté de vie chrétienne. Y sont détaillés la préparation, le cadre et le déroulement de chaque rencontre, les dispositions des participants, la façon d’animer la vie concrète du groupe, de la préparation des réunions jusqu’à la relecture de l’année écoulée.

Les groupes de partage : s’exprimer, exister, ressusciter.Marie Levier, éditions EdB. 126 p. 9,90 €.
Marie Levier, membre de la communauté Fondacio, explore, de façon accessible, les fondements bibliques et théologiques de la rencontre : devenir soi dans la rencontre ; se tourner vers le Dieu relation pour entrer en relation ; le silence, le partage et la prière comme « dynamique d’engendrement ».

Pratique du discernement en commun. Michel Bacq et une équipe Esdac, éd. Lessius, 278 p. 17 €.
Un précieux manuel pour mener une réflexion de groupe en vue d’une décision. Les trois niveaux de consensus sont détaillés : ce que nous sommes, à quoi nous sommes appelés, comment répondre à cet appel ? Le guide développe la préparation pratique d’une session, le rôle des accompagnateurs et « le discernement des esprits », propre à la tradition ignatienne.

Article du journal « La Croix »

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