“Le monde tient grâce aux anciens”

Journaliste et essayiste, productrice de radio et de télévision, Laure Adler signe La voyageuse de nuit, carnet de voyage au pays de la vieillesse et coup de griffe à notre société qui déresponsabilise les plus âgés. Rencontre avec une femme de tête et de cœur qui refuse les préjugés.

Je ne veux pas me croire jeune mais je refuse que la société m’ôte, en raison de mon âge, le sentiment de la continuité d’exister. » Laure Adler, votre déclaration va aller droit au cœur de ceux que notre société écarte un peu trop vite !
Laure Adler
 : J’assume pleinement mon âge, mais je sens parfois dans le regard de certains quelque chose qui les autoriserait à dire que je n’ai plus le droit. Le 17 mars dernier, à tout juste 70 ans, j’ai appris, de la bouche du président de la République, que la Covid-19 faisait de moi une personne à risque. Mon employeur m’a refusé l’accès à la Maison de la radio où j’enregistre mes émissions. J’ai contourné ce confinement en interviewant mes invités chez moi.Vieillir, c’est aussi s’autoriser à se moquer des injonctions, s’offrir le luxe d’une nouvelle adolescence.

Dans La voyageuse de nuit, vous menez l’enquête sur la vieillesse de manière très vivante et peu académique…

Je ne supporte pas les gens qui assènent des théories sur l’âge, alors j’ai pris le parti d’entraîner le lecteur dans une enquête vagabonde, de cheminer avec lui au pays de la vieillesse, au fil des rencontres avec des personnalités, des conversations entendues dans les cafés, les Ehpad, en plongeant dans la lecture des grands textes. Ce récit est à la fois un examen de conscience personnel sur le temps qui passe et un travail d’investigation sur ceux qu’on appelle les seniors pour ne plus dire les vieux.

Durant le premier confinement, nous avons fermé les Ehpad pour protéger nos aînés du virus. Était-ce le bon choix de décider pour eux ?

Je ne le pense pas. Les résidents et les familles ont beaucoup souffert de cette perte de contact. J’ai eu la chance de revoir mes parents en Ehpad le premier jour du dé-confinement et mon père est mort dans la nuit qui a suivi ma visite ! Les médecins le clament aujourd’hui : la solitude a tué bien davantage que le virus. Les personnes privées de l’amour de leurs proches ont dégringolé, beaucoup se sont laissé partir. Rien ne s’oppose désormais aux visites réglementées et sécurisées : nous disposons de gel, de masques, nous savons respecter les distances de sécurité, les gestes barrière. Il n’y a plus aucune raison valable de séparer les familles, ultimes remparts de tendresse face à la dureté de cette crise.

Il a pourtant été question d’isoler les plus fragiles pour éviter ce reconfinement général qui sape l’économie.

Les hypothèses les plus inacceptables ont circulé. Mais on ne peut pas trier les citoyens par âge, par sexe ou par race. Nous sommes tous en mesure, quelle que soit notre date de naissance, de prendre, en conscience, les bonnes décisions en fonction de notre état de santé. Nos gouvernants pointent du doigt des parties de la population, suivent l’épidémie au lieu de la devancer. Il nous faut passer d’une logique de culpabilité à un pacte de responsabilité collective, d’une restriction de nos libertés à une communauté de confiance.

Cette empathie pour les plus âgés semble venir de loin. Avez-vous été proche de vos grands-parents dans votre enfance ?

Je passais toutes les grandes vacances chez eux avec ma sœur. Le mois de juillet en Auvergne, côté paternel, avec mon grand-père qui m’apprenait à traire les vaches et à reconnaître des champignons, et ma grand-mère institutrice qui me prêtait les livres de son école. Le mois d’août à Caen, chez ma grand-mère maternelle : veuve très jeune, elle avait beaucoup d’amies chez lesquelles elle m’entraînait à la mer, au café. À leurs côtés, les barrières du monde adulte tombaient. Mes grands-parents me traitaient comme leur égale, m’offraient leur tendresse, leur écoute et me transmettaient leurs connaissances.

Autrefois les anciens avaient une place dans la famille. Tout n’était pas idyllique mais ils faisaient partie du cycle des générations.

Dans les civilisations africaines, la vieillesse est toujours une vertu ; chez nous, il est devenu indécent de prendre de l’âge.

En France, l’âge est synonyme de ralentisse-ment, de maladie, de perturbation de l’ordre social. Nous sommes vécus comme un poids et ce phénomène s’accélère avec la pandémie ! On escamote le grand âge. Cette invisibilité va de pair avec le refus du deuil et de la mort.

Pourtant, dans la Bible, la vieillesse est symbole d’accomplissement !

Et la vie s’y déploie pleinement avec l’âge : Abraham noue l’alliance avec Dieu à 99 ans et Sarah accouche d’un fils à 90 ans. Regardez la figure du patriarche : son influence augmente grâce aux années, il occupe un statut social privilégié, fait le lien entre les générations. Alors que dans notre société, la vieillesse est sortie du contrat social, on la juge inutile et gênante.

Que s’est-il passé pour que nous ayons si peur de la vieillesse ?

Force est de constater que son acceptation ne progresse pas à travers les siècles. Dans la société médiévale du début des temps modernes, les vieillards étaient dévalorisés. Rembrandt les peignait en noir, Molière en faisait des barbons avares et ridicules. Les révolutionnaires de 1789 ont inversé la donne avec la Déclaration des droits de l’homme et au XIXe siècle, Hugo a revalorisé la figure du patriarche, sublimé le mûrissement dans L’art d’être grand-père. Clemenceau a pris le pouvoir à 76 ans, Churchill l’a abandonné à 81 ans ! Et pourtant aujourd’hui, le culte de la jeunesse est de retour et le monde nous envie notre président de moins de 50 ans ! Mai 1968 est aussi passé par là. Rappelez-vous le slogan : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi. » La jeunesse devenait une arme ; les vieux professeurs, des croulants.

Pendant longtemps, on n’a pas d’âge, puis quelque chose se passe dans le regard des autres…

À 48 ans, ma fille qui avait 8 ans m’a demandé de ne pas l’accompagner jusqu’à l’école car elle me trouvait trop vieille par rapport aux mères de ses copines. J’étais défaite, jusqu’au matin où elle m’a permis de revenir dans le jeu, me trouvant finalement plus jeune d’esprit que les mères trentenaires qu’elle idéalisait. On ne se résume pas à ce que l’on est réduit à paraître. Mais le combat est rude et la peine double pour les femmes. Nous vieillissons plus vite que les hommes dans le regard de la société.

L’entreprise apparaît comme l’une des premières à exclure.

C’est une particularité française. À 50 ans, l’entreprise décrète que vous n’avez plus l’avenir devant vous. Or, on n’est jamais aussi compétent intellectuellement, socialement, moralement qu’à la mi-temps de sa vie. En situation de passer le relais, de transmettre. On remise les vieux et on ne laisse pas entrer les jeunes : quelque chose ne tourne pas rond !

Peut-on vivre vieux et être utile ?

Vieillir, c’est se donner aux autres plutôt que s’adonner à soi. Le monde tient grâce à tous les retraités actifs, soutiens familiaux, associatifs, élus locaux, enseignants bénévoles, tous ces transmetteurs à bas bruit. On ne rend pas assez hommage à ce peuple invisible et indispensable.

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