LETTRE PASCALE

Chers amis,

Nous voici de nouveau sur le point de « faire nos Pâques ». Et chacun de nous s’interroge, s’il est honnête. Que faisons-nous, que fêtons-nous, au juste ? Et qui est le Ressuscité ? Et comment ressuscite-t-il ? Chacun de nous se pose sans doute les questions auxquelles Paul, déjà, donnait écho :   « Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? » (1 Co 15, 35). Et nulle autre réponse, nulle autre parabole ne nous est donnée que la

leçon de choses terriennes : « Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps à venir, mais un simple grain, soit de blé, soit de quelque autre plante. » (1 Co 15, 36-37). Jésus lui-même, dans sa simplicité d’homme, n’envisageait pas autrement son avenir, son devenir :    « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul. Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jn 12, 24). 

Peut-être avons-nous fêté trop longtemps la Résurrection de façon trop facile, trop distraite, trop hâtivement triomphante, sinon triomphaliste. Le Ressuscité est bien le « Pantocrator », mais il n’est pas un potentat. Sa résurrection, si mystérieuse pour nous, achève de montrer que « sa royauté n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36). L’on a tellement et si longtemps mis Dieu en boîte – des boites de toute sortes – que l’on s’est figuré qu’un jour il était sorti d’une boîte. Le tombeau vide est un tout autre mystère. Au vrai, le Vivant du matin de Pâques (incalculable matin !) est un Va-nu-pieds. Et d’ailleurs, c’est par ses pieds que ses premiers témoins le saisissent : « Et voici que Jésus vint à leur rencontre : Je vous salue, dit-il. Et elles de s’approcher et d’étreindre ses pieds en se prosternant devant lui. » (Mt 28, 9). Tel aussi il se présente aux pèlerins d’Emmaüs. « Et  il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s’approcha, et il faisait route avec eux. » (Lc 24, 15). Le Ressuscité n’est « saisissable » par la foi que comme Va-nu-pieds, que comme Vagabond, que comme Passant, que comme mobile. Encore ne se laisse-il même pas toucher. L’on ne prendra jamais assez au sérieux le mot de Jésus à Marie-Madeleine : « Ne me touche pas ! » (Jn 20, 17). Il est de ces fleurs qui se flétrissent sitôt qu’on les touche. Il est de ces réalités qui se flétrissent, elles aussi, sitôt que l’on y touche trop. La résurrection, la résurrection surtout est de celles-là. Jésus n’est pas sorti d’une boîte au matin de Pâques : ne nous hâtons pas de l’y remettre. Ne soyons pas trop hâtifs avec la résurrection et entrons dans la patience, dans l’obscurité du grain, dans son renoncement à toute propriété privée, à tout établissement funéraire, pour la seule propagation éperdue de la vie.

Homme de peu de foi encore, j’aime à ne saisir de mon Seigneur ressuscité que les pieds. Sa cime m’échappe. Encore les pieds sont-ils encore trop pour moi. Je ne saisis que cette herbe, ces fleurs – cette terre, au fond – dont Fra Angelico a si magnifiquement environné les pieds du Ressuscité sur sa fameuse fresque. « Je suis un être de chair » (Rm 7, 14). Je sais qu’il y a un Homme qui marche et, si tant de choses de lui m’échappent et m’échapperont toujours, ses pieds en mouvement suffisent à ma difficile et fragile espérance.

Faisons modestement nos Pâques au milieu de nos doutes, de nos inquiétudes, de nos tristesses, de nos déceptions, de nos épreuves, du tragique inévitable de nos existences. Le mystère de la Pâque authentiquement chrétienne n’élude pas, n’annule pas le tragique de notre existence (ce serait une naïveté de le croire et un mensonge de le faire croire aux autres), mais il l’assume, et il l’éclaire de l’intérieur, par l’humble puissance de rayonnement – phosphorescence – de Jésus, l’Homme crucial en qui tous nos chemins d’expérience humaine peuvent se rencontrer.

« En lui était la Vie » (Jn 1, 4). La Vie est le seul dieu crédible, le seul dieu qui marche. Avec le Compagnon de route, il faut lui emboîter le pas.

Belles Pâques, modestes Pâques, profondes Pâques, au-delà des mots trop usés, des représentations trop faciles, des leçons trop apprises, des cérémonies trop habituées. La Résurrection ne se rêve pas, ne s’imagine pas : elle se creuse, pour affleurer, çà et là, sur la rude écorce de la terre et dans les graviers, sinon les gravats de nos vies.

Frère François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé

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