Mobilisation pour la reprise des messes publiques, les raisons d’un clivage

Des catholiques se sont mobilisés ce week-end devant le parvis des églises d’une vingtaine de villes en France pour réclamer le retour des messes publiques, quand certains évêques et d’autres fidèles appelaient à la patience. Ces positions font resurgir des différences profondes quant au rapport à la foi et à la place des catholiques dans la société.

Mobilisés, en prière. Dans une vingtaine de villes en France ce week-end, des centaines de catholiques se sont rassemblées devant leurs églises pour réclamer le retour des offices publics, suspendus depuis le lundi 3 novembre, une mesure confirmée par le Conseil d’État quatre jours plus tard.

Les catholiques mobilisés – pour la plupart des familles et des jeunes bien intégrés dans leurs paroisses centrales de métropoles et de villes moyennes – réclament le retour de la messe publique au plus vite, et ce, avant la fin du confinement. Leur argument : les célébrations communautaires et l’eucharistie sont des besoins vitaux pour les fidèles, une nourriture spirituelle déconsidérée à tort, à leurs yeux, par les pouvoirs publics, classée de fait comme « non essentielle ». « Nous voulons juste exprimer que notre foi nous fait vivre. Mais nous appelons chacun à être respectueux des consignes gouvernementales », explique Jean-Benoît Harel, étudiant en droit de 23 ans, à l’origine de la pétition « Pour la messe ». Le texte publié début novembre, qui réclame la reprise des célébrations publiques, a récolté plus de 100 000 signatures.

Parallèlement à ces mobilisations, de nombreuses voix de catholiques se sont élevées pour appeler à la patience. Plusieurs archevêques, évêques ou administrateurs apostoliques, à Strasbourg, Rennes, Nantes, Lyon, Amiens notamment, se sont même désolidarisés publiquement ce week-end de ces rassemblements de prière devant les églises de leurs diocèses, estimant comme Mgr Pierre-Yves Michel, évêque de Valence, qu’elles n’envoyaient pas le bon signal de la part de l’Église. « La situation sanitaire est grave. Je préférerais que les catholiques montrent qu’ils prennent leur part de souffrance en ces temps difficiles et qu’ils dépassent ce sentiment d’injustice. Dimanche, nous avons célébré la Journée mondiale des pauvres, je crois qu’il faut y voir un signe pour les chrétiens, pour comprendre où nous sommes appelés. »

Mais que révèlent, au fond ces dissensions ? « Cette controverse sur la messe fait jaillir des clivages extrêmement profonds, parce qu’ils portent sur la définition même de ce qu’il faut faire, comme catholique, pour être dans la pleine fidélité à Dieu », analyse le sociologue Yann Raison du Cleuziou, historien et sociologue du catholicisme.

Deux conceptions qui s’opposent

D’un côté, observe le chercheur, il y a les catholiques pour qui la privation de l’eucharistie et de la messe, motivée par le désir de sauver des vies « constitue un sacrifice, une communion plus grande encore que l’eucharistie, car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour de ceux qu’on aime », explique-t-il. De l’autre côté, il y a les chrétiens pour qui la fidélité à la messe vient rappeler aux hommes que le but premier et absolu de la vie, c’est la contemplation de Dieu, le salut, même s’il doit mettre en péril le corps individuel. « Ce sont deux rapports au prochain et au service prioritaire qu’il faut lui rendre qui s’opposent là », résume le sociologue.

Une question d’autant plus brûlante que la crise sanitaire semble s’enraciner. « Le déclic pour une partie des catholiques, dont je fais partie, a été la prise de conscience que la situation sanitaire n’était pas une parenthèse, analyse Guillaume de Prémare, rédacteur en chef de la revue Permanences, ancien président de La Manif Pour Tous. Autant nous avons été un peu sidérés pendant le premier confinement, autant désormais la messe devient un enjeu de liberté publique. Il faut trouver des conditions communes pour qu’elle puisse être célébrée dans la sécurité », appuie-t-il.

Un autre clivage se dégage chez les catholiques, note l’historien Denis Pelletier : si une partie des fidèles a intégré la progressive intériorisation de la spiritualité, renvoyée au domaine de l’intime dans une société laïque, d’autres défendent la dimension profondément sacramentelle de leur foi. Un débat, qui pour Céline Béraud, sociologue du catholicisme, peut sembler parfois un peu hors sol par rapport à la réalité de la pratique en France : « Hors des grandes villes, beaucoup de catholiques n’ont déjà plus accès à la messe, car le nombre des prêtres décline. Une partie du public âgé ne peut pas revenir car fragile. N’y a-t-il pas ici une minorité qui politise un combat pour défendre la place du catholicisme français face aux pouvoirs publics ? »

Une privation de liberté

Chez ces fidèles mobilisés, le sentiment d’injustice est accru par la poursuite d’autres activités, considérées comme « essentielles » par le gouvernement, contrairement à la pratique religieuse communautaire et l’accès aux sacrements. « Les écoles, les transports, le supermarché sont ouverts. Or ce qui fait vivre les catholiques est limité. Pour nous, ce n’est pas normal », observe Henri de Beauregard qui défendait notamment la requête de l’association « Pour la messe », devant le Conseil d’État.

L’avocat catholique souligne également que cette privation de liberté intervient dans un contexte déjà sensible pour les catholiques, citant notamment des « vexations sur le terrain bioéthique », « un plan sur le séparatisme qui a pu donner l’impression que l’État voulait reprendre la main sur le religieux », ainsi que l’attentat de Nice qui a touché les catholiques en plein cœur.

La mobilisation de ces fidèles contre ce qu’ils considèrent être une dérive matérialiste de la société, confirme le catholicisme actuel comme une « instance critique de la modernité », relève Denis Pelletier, historien du catholicisme contemporain. « C’est une réaffirmation d’une petite partie du catholicisme comme une contre-culture dans la société, qui en temps de crise, se donne comme rôle de rappeler la supériorité de l’horizon spirituel sur le temporel », abonde le sociologue Yves Raison du Cleuziou.

Par leur mobilisation, ces catholiques souhaitent aussi maintenir une pression sur l’exécutif, alors que la Conférence des évêques de France et les représentants des autres cultes seront reçus au ministère de l’Intérieur ce lundi 16 novembre pour négocier les conditions de la reprise des offices, en vue du déconfinement.

Un dialogue exigé par le conseil d’État, qui, s’il a confirmé la suspension des célébrations, regrettait qu’aucune date de révision des mesures n’ait été fixée et qu’aucune discussion ne soit en cours entre cultes et gouvernement pour donner un horizon aux croyants, dont la liberté de culte, reconnue comme fondamentale par la constitution, est entamée par les mesures sanitaires.

La Croix 15.11.2020

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