Pandémie et conversion

Pour le pape, « la pandémie peut être un lieu de conversion »

Pour la fête de Pâques, François a accordé une longue interview sur le coronavirus pour des médias anglophones catholiques dont Le Figaro a l’exclusivité de la version francophone.

Publié le 11 avril 2020 à 11:39, mis à jour le 12 avril 2020 à 09:02

Le pape François lors du Vendredi saint, le 10 avril. VATICAN MEDIA / via REUTERS

Pour cette fête de Pâques très particulière, le pape François a accordé à l’auteur anglais Austen Ivereigh une interview exclusive pour le monde catholique anglophone. Elle a été publiée le 8 avril par les hebdomadaires catholiques, anglais, The Tablet et américain, Commonweal. Le même jour le bi-mensuel jésuite La civilta cattolica l’a publiée en italien. L’édition espagnole – langue originale de cette interview – a été assurée par le quotidien catholique ABC.

La présente traduction française dont Le Figaro a l’exclusivité a été réalisée par Catho Voice France une association de laïcs catholiques qui se rendent disponibles pour répondre aux médias sur l’actualité de l’Eglise. Cette initiative est venue d’Angleterre et Austen Ivereigh en est l’un des fondateurs.

La traduction française est tirée du texte anglais, mis au point par Austen Ivereigh lui-même, sur la base de la version espagnole. Le français respecte à la lettre la version finale de l’interview qui n’a pas pu être directement recueillie par le journaliste en raison du confinement actuel. Ce qui explique la formulation des questions en mode indirect : Austen Ivereigh avait en effet proposé au pape une série de six thèmes, avec des questions pour chacun d’entre eux. Le pape François a préféré y répondre de façon globale en s’enregistrant lui-même en espagnol.

Chercheur en histoire de l’église contemporaine à Campion Hall, à l’université d’Oxford, Austen Ivereigh a fait sa thèse de doctorat sur la politique argentine. Il est l’auteur de la meilleure biographie actuelle sur le pape François, publiée par les éditions de l’Emmanuel, François, le réformateur, de Buenos Aires à Rome. Un second volume est sorti en anglais chez Henry Holt : «Wounded Shepherd : Pope Francis’s Struggle to Convert the Catholic Church», publié par Henry Holt (Brebis blessée : la lutte du pape François pour convertir l’Eglise catholique).

Jean-Marie Guénois

Pour le pape François, « la pandémie peut être un lieu de conversion »

Fin mars, je faisais remarquer au pape François que le moment était peut-être venu de s’adresser au monde anglophone : la pandémie qui ravageait l’Italie et l’Espagne venait d’atteindre le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Australie. Sans rien promettre, il m’a demandé de lui envoyer quelques questions. J’ai choisi six thèmes, chacun d’entre eux comportant une série de questions auxquelles il était libre de répondre ou non. Une semaine plus tard, j’apprenais qu’il avait enregistré des réflexions en réponse aux questions.

Austen Ivereigh

La première question portait sur sa propre expérience de la pandémie et du confinement, dans sa maison de Sainte-Marthe et dans l’administration du Vatican plus généralement, sur un plan pratique et spirituel.

François : La Curie essaie de poursuivre son travail et de vivre normalement, en fonctionnant par créneaux alternés pour que tout le monde ne soit pas présent en même temps. Les choses ont été bien pensées. Nous obéissons aux consignes des autorités sanitaires. Ici, à Sainte-Marthe, nous avons deux services pour les repas, ce qui simplifie considérablement les choses. Tout le monde travaille depuis son bureau ou sa chambre, grâce à la technologie. Tout le monde travaille : il n’y a personne d’oisif.

Comment est-ce que je vis cela spirituellement ? Je prie plus, parce que je sens qu’il le faut. Et je pense aux gens. C’est à eux que je pense : aux gens. Penser aux gens me sanctifie et me fait du bien, cela me sort de mes préoccupations personnelles. Bien sûr, j’ai mes zones d’égoïsme. Tous les mardis mon confesseur vient, et je vois cela avec lui.

Je pense à mes responsabilités maintenant, et à ce qui va s’ensuivre

Pape François

Je pense à mes responsabilités maintenant, et à ce qui va s’ensuivre. Quel sera ma charge, comme évêque de Rome, comme tête de l’Église, dans l’« après » ? Cet après a déjà commencé à montrer ses couleurs tragiques et douloureuses, et c’est pour cela qu’il faut y penser dès maintenant. Le Dicastère pour le service du développement humain intégral y travaille et échange avec moi.

Mon premier souci – du moins, ce qui ressort de ma prière – est de trouver un moyen d’accompagner le peuple de Dieu, et d’en être plus proche. D’où la diffusion en direct de la messe de 7h chaque matin que de nombreuses personnes suivent et apprécient, d’où mes prises de paroles, d’où l’événement du 27 mars sur la place Saint-Pierre. D’où, aussi, l’intensification de l’activité de l’Aumônerie apostolique (le service du Saint-Siège dédié à l’assistance aux pauvres, NDLT), auprès des malades et des affamés.

Je vis cela comme un temps de grande incertitude. C’est un temps d’inventivité, de créativité.

Dans ma deuxième question, je faisais référence à un roman du XIXe siècle que le pape aime beaucoup et qu’il a déjà cité, Les Fiancés , d’Alessandro Manzoni. L’histoire se déroule sur fond de peste à Milan en 1630. Il y a plusieurs figures de prêtres : le curé peureux, Don Abbondio, le saint cardinal, Mgr Borromeo, et les frères capucins qui s’occupent du lazzaretto , sorte d’hôpital de campagne où malades et bien-portants sont strictement séparés. À la lumière de ce roman, comment le pape voit-il la mission de l’Église dans le contexte du Covid-19 ?

François : le cardinal Federigo [Borromeo] est un vrai héros de la peste de Milan. Et pourtant, dans un chapitre, il va rendre visite à un village, avec les fenêtres de son carrosse fermées pour se protéger. Ce geste a été mal perçu par le peuple. Le peuple de Dieu a besoin que son pasteur soit auprès d’eux, pas qu’il se surprotège. Le peuple de Dieu a besoin que ses pasteurs se sacrifient pour lui, comme ces Capucins qui ont su garder la proximité.

La créativité du chrétien doit se déployer en ouvrant de nouveaux horizons, en ouvrant des fenêtres, en ouvrant à la transcendance vers Dieu et vers les autres, et en créant de nouvelles manières d’être à la maison. Il n’est pas facile d’être confiné dans sa maison. J’ai à l’esprit ce vers de l’Enéide, au cœur de la défaite : il ne faut pas abandonner mais se maintenir en vie pour des temps meilleurs, car alors, le souvenir du passé nous aidera. Prendre soin de soi, pour un futur qui va arriver. Et dans ce futur, il sera bon de faire mémoire de ce qui s’est passé.

Prendre soin de l’aujourd’hui pour préparer demain. Toujours de manière créative, avec une créativité simple, capable d’inventer chaque jour quelque chose de nouveau. À l’intérieur d’un foyer, ce n’est pas difficile à découvrir ; mais ne fuyez pas, ne vous réfugiez pas dans la fuite, qui n’est d’aucune utilité à personne en ce moment.

Ma troisième question portait sur la réponse politique à cette crise. Le confinement de la population est le signe que certains gouvernements sont prêts à sacrifier la prospérité économique au nom des plus faibles, mais je faisais aussi remarquer au pape que cette mesure faisait ressortir des degrés d’exclusion que l’on s’était habitué à considérer comme normaux et acceptables.

François : C’est vrai, plusieurs gouvernements ont pris des mesures exemplaires pour protéger la population avec des priorités clairement définies. Mais nous nous rendons compte que toute notre manière de pensée, que nous le voulions ou non, s’est structurée autour de l’économie. Dans le monde de la finance il est devenu normal de sacrifier les gens, de pratiquer une politique de la culture du déchet, du commencement à la fin de la vie. Je pense, par exemple, à la sélection prénatale. Il est devenu très rare de nos jours de croiser des personnes trisomiques dans la rue ; quand ils sont détectés à l’imagerie, ils sont mis à la poubelle. C’est aussi une culture de l’euthanasie, légale ou cachée, dans laquelle les personnes âgées sont soignées mais seulement jusqu’à un certain stade.

Cela renvoie à l’encyclique Humanæ Vitæ du pape Paul VI. La grande controverse, au moment de sa parution, s’est concentrée sur la pilule contraceptive, mais ce que personne n’a réalisé, c’est la force prophétique de l’encyclique, qui voyait déjà le néo-malthusianisme qui commençait tout juste à se répandre dans le monde. Paul VI a alerté sur cette vague de néo-malthusianisme, qui se révèle dans la manière qu’on a de sélectionner les gens en fonction de leur utilité ou de leur productivité : la culture du déchet.

Aujourd’hui les sans-abri sont toujours sans-abri. Une photo est sortie l’autre jour, montrant un parking de Las Vegas où on les avait mis en quarantaine. Les hôtels sont vides. Mais les sans-abri ne peuvent aller dans des hôtels. C’est la culture du déchet en actes.

J’étais curieux de savoir si le pape voyait la crise et les dégâts économiques qu’elle entraînait comme l’opportunité d’une conversion écologique, l’opportunité de repenser nos priorités et nos modes de vies. Je lui ai demandé, concrètement, s’il était possible qu’on voit dans le futur une économie qui, pour reprendre ses mots, soit plus « humaine » et moins « liquide ».

François : Il y a un proverbe espagnol qui dit que « Dieu pardonne toujours, nous pardonnons parfois, la nature ne pardonne jamais ». Nous n’avons pas réagi aux catastrophes ponctuelles. Qui parle, aujourd’hui, des incendies en Australie, qui se souvient qu’il y a 18 mois un bateau pouvait traverser le pôle Nord parce que les glaciers avaient fondu ? Qui parle, aujourd’hui, des inondations ? Je ne sais pas si c’est la revanche de la nature, mais ce sont certainement les réponses de la nature.

Notre mémoire est sélective. Je voudrais m’attarder sur cela. J’étais stupéfait devant les commémorations du 70e anniversaire du débarquement en Normandie, en présence de l’élite culturelle et politique. Ce fut une énorme célébration. C’est vrai que l’événement a marqué le début de la fin de la dictature, mais personne ne semblait se souvenir des 10 000 garçons qui sont restés sur cette plage.

Les discours d’Hitler en 1933 ne sont pas si éloignés de certains discours de quelques dirigeants européens aujourd’hui

Pape François

Quand je me suis rendu à Redipuglia pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, j’ai vu un beau monument et des noms sur une pierre, mais c’était tout. J’ai pleuré, en me souvenant de cette phrase de Benoit XV : un « massacre absurde » (inutile strage), et la même chose m’est arrivé à Anzio, le jour de la Toussaint, en pensant à tous ces soldats nord-américains enterrés là, qui avait tous une famille, et en pensant que j’aurais pu être chacun d’entre eux.

Aujourd’hui en Europe, à l’heure où nous commençons à entendre des discours populistes, et à assister à la sélection organisée par des décisions politiques, il n’est que trop facile de se souvenir des discours d’Hitler en 1933, pas si éloignés de certains des discours de quelques dirigeants européens aujourd’hui.

Me vient en tête un autre vers de Virgile : « [forsan et haec olim] meminisse iubavit », « peut-être qu’un jour il sera bon de faire mémoire de cela aussi ». Nous devons retrouver notre mémoire parce que la mémoire viendra à notre secours. Il ne s’agit pas du premier fléau de l’humanité, mais les autres sont devenus de simples anecdotes. Nous devons faire mémoire de nos racines, de notre tradition, bourrée de souvenirs. Dans les exercices spirituels de St Ignace, la Première semaine, et la Contemplation pour atteindre l’amour, dans la Quatrième semaine, sont toutes entières tissées de la mémoire. C’est une conversion à travers le souvenir.

Cette crise nous touche tous, riches et pauvres, et met l’hypocrisie sous les projecteurs. Je suis inquiet par l’hypocrisie de certaines personnalités politiques qui parlent d’affronter la crise, du problème de la faim dans le monde, mais qui, dans le même temps, fabriquent des armes. Le moment est venu de se convertir de cette hypocrisie fonctionnelle. C’est le temps de l’intégrité. Soit nous sommes cohérents avec nos croyances, soit nous perdons tout.

Toute crise contient à la fois un danger et une opportunité : l’opportunité de sortir du danger.

Pape François

Vous m’interrogez sur la conversion. Toute crise contient à la fois un danger et une opportunité : l’opportunité de sortir du danger. Aujourd’hui, je pense que nous devons ralentir notre rythme de production et de consommation (Laudato Si’, 191), et apprendre à comprendre et contempler le monde naturel. Nous devons nous reconnecter avec notre environnement réel. Là est l’opportunité de la conversion. Oui je vois les premiers signes d’une économie qui se fait moins liquide et plus humaine. Mais ne perdons pas la mémoire une fois que tout ceci sera du passé, n’en faisons pas une affaire classée pour revenir là où nous en étions. C’est le moment de faire un pas décisif, d’arrêter d’user et d’abuser de la nature pour la contempler. Nous avons perdu la dimension contemplative : nous devons la retrouver maintenant.

Et au sujet de la contemplation, je voudrais m’arrêter sur un point. C’est le moment de regarder les pauvres. Jésus dit que nous aurons toujours les pauvres avec nous, et c’est vrai. Ils sont une réalité que nous ne pouvons pas nier. Mais les pauvres sont cachés, parce que la pauvreté fait honte. Récemment à Rome, en pleine quarantaine, un policier a dit à un homme : « Vous ne pouvez pas être dans la rue, rentrez chez vous. » La réponse de l’homme : « Je n’ai pas de chez moi. Je vis dans la rue. » Découvrir un tel nombre de personnes aux périphéries… et nous ne les voyons pas, parce que la pauvreté fait honte. Ils sont là, mais nous ne les voyons pas : ils ont fini par faire partie du paysage, ce sont des choses.

Sainte Thérèse de Calcutta les a vus et a eu le courage d’entamer un voyage de conversion. « Voir » les pauvres, c’est leur rendre leur humanité. Ce ne sont pas des choses, ce ne sont pas des déchets, ce sont des personnes. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une politique d’aide sociale comme celle que nous avons pour des animaux sauvés. Nous traitons souvent les pauvres comme des animaux sauvés. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une politique sociale partielle.

Je vais oser donner quelques conseils. Il est temps d’aller dans la clandestinité. Je pense au petit roman de Dostoïevski, Les Carnets du Sous-Sol. Les employés de cet hôpital pénitentiaire étaient devenus si insensibles qu’ils traitaient leurs pauvres prisonniers comme des choses. Voyant la manière dont ils traitaient un prisonnier qui venait de mourir, le prisonnier du lit à côté leur cria : « Assez ! Lui aussi avait une mère ! » C’est ce que nous devons nous dire souvent : cette personne pauvre avait une mère qui l’a élevé avec amour. Nous ne savons pas ce qui s’est passé plus tard dans sa vie. Mais cela nous aide de penser à l’amour qu’il a reçu un jour grâce à l’espoir de sa mère.

Nous privons les pauvres de toute capacité d’agir. Nous les privons du droit de rêver de leurs mères. Ils ne connaissent pas l’affection ; beaucoup d’entre eux prennent des drogues. Les regarder peut nous aider à découvrir la piété, la pietas, qui nous oriente vers Dieu et vers notre prochain.

Entrer dans la clandestinité, passer du monde hyper-virtuel et désincarné à la chair souffrante des pauvres. C’est la conversion que nous devons entreprendre. Et si nous ne commençons pas là, il n’y aura pas de conversion.

Je pense aussi à leurs voisins les saints. Ce sont des héros : médecins, bénévoles, religieuses, prêtres, commerçants – tous fidèles à leurs postes pour que la société puisse continuer à fonctionner. Combien de médecins et d’infirmiers sont morts ! Combien de religieuses sont mortes ! Tous en service… Me revient cette phrase du tailleur dans Les Fiancés, à mon avis un des personnages les plus intègres du roman : « Le Seigneur ne laisse pas ses miracles à moitié terminés. » Si nous prenons conscience de ce miracle que représentent les saints d’à côté, si nous suivons leurs traces, le miracle se finira bien, pour le bien de tous. Dieu ne fait pas les choses à moitié. C’est nous qui faisons cela.

Ce que nous vivons maintenant est un lieu de metanoia, de conversion, et nous avons l’opportunité de la commencer. Ne la laissons pas passer, allons de l’avant.

Ma cinquième question portait sur les effets de la crise sur l’Église et sur le besoin de repenser nos modes de fonctionnement. Voit-il émerger de cela une Église plus missionnaire, plus créative, moins attachée aux institutions ? Voyons-nous une nouvelle forme d’« Église à la maison » ?

François : Moins attachée aux institutions ? Je dirais moins attachée à certains modes de penser. L’Église est une institution. La tentation est de rêver d’une Église « désinstitutionnalisée », une Église gnostique sans institutions, ou alors une Église soumise à des institutions immuables, ce qui serait une Église pélagienne. Celui qui fait l’Église c’est l’Esprit Saint, qui n’est ni gnostique ni pélagien. C’est l’Esprit Saint qui institutionnalise l’Église de manière alternative et complémentaire, car l’Esprit Saint provoque du désordre à travers les charismes, mais à partir de ce désordre, recréé de l’harmonie.

Une Église libre n’est pas une Église anarchiste, parce que la liberté est un don de Dieu. Une Église institutionnelle signifie une Église institutionnalisée par l’Esprit Saint.

Une tension entre désordre et harmonie : voilà l’Église qui doit sortir de cette crise. Nous devons apprendre à vivre dans une Église qui existe dans la tension entre l’harmonie et le désordre provoqué par l’Esprit Saint. Si vous me demandez quel livre de théologie peut le mieux nous aider à comprendre cela, je dirais les Actes des Apôtres. Là, vous pouvez voir comment l’Esprit Saint « désinstitutionnalise » ce qui n’a plus cours, et comment il institutionnalise l’avenir de l’Église. Voilà l’Église qui doit sortir de cette crise.

Il y a environ une semaine, un évêque italien, quelque peu troublé, m’a appelé. Il avait fait le tour des hôpitaux, voulant donner depuis le couloir l’absolution à ceux qui se trouvaient dans les chambres. Mais il avait parlé à des juristes en droit canonique qui lui avaient dit que c’était impossible, l’absolution nécessitant un contact direct. « Que pensez-vous, père ? », m’a-t-il demandé. Je lui ai dit : « Monseigneur, remplissez votre devoir sacerdotal. » Et l’évêque a répondu : « Grazie, ho capito (Merci, j’ai compris) ». Plus tard j’ai appris qu’il donnait l’absolution partout où il passait.

Voilà la liberté de l’Esprit en pleine crise, et non une Église renfermée dans des institutions. Cela ne signifie pas que le droit canon n’est pas important : il l’est, il aide, et s’il vous plaît, faisons-en bon usage, il existe pour notre bien. Mais le dernier canon dit que tout le droit canonique est pour le salut des âmes et c’est ce qui nous ouvre la porte pour sortir dans les moments difficiles et apporter la consolation de Dieu.

Vous me questionnez sur une « Église à la maison ». Nous devons répondre à notre confinement avec toute notre créativité. Nous pouvons soit déprimer et nous aliéner nous-même – à travers les médias qui peuvent nous sortir de notre réalité – soit devenir créatifs. À la maison, nous avons besoin d’une créativité apostolique, une créativité dépouillée de tant de choses inutiles, mais avec le désir d’exprimer notre foi en communauté, comme peuple de Dieu. Donc : être confinés, mais avec ce désir, cette mémoire qui désire et engendre l’espérance – c’est ce qui nous aidera à sortir de notre enfermement.

Enfin, j’ai demandé au Pape François comment nous étions appelés à vivre ce Carême et ce temps de Pâques extraordinaires. Je lui ai demandé s’il avait un message particulier pour les personnes âgées qui s’isolent, les jeunes confinés et pour ceux qui sont confrontés à la pauvreté à cause de la crise.

Pape François : Vous parlez des personnes âgées isolées : solitude et distance. Combien de personnes âgées y a-t-il dont les enfants ne leur rendent pas visite en temps normal ! Je me rappelle que quand je visitais des maisons de retraite à Buenos Aires, je leur demandais toujours : Comment va votre famille ? Bien, bien ? Ils viennent vous voir ? Oui, toujours ! Puis l’infirmière me prenait à part pour me dire que leurs enfants n’étaient pas venus depuis six mois. Solitude et abandon… distance.

Pourtant, les personnes âgées sont toujours nos racines. Ils doivent parler aux jeunes. La tension entre jeunesse et vieillesse doit être résolue dans la rencontre avec l’autre. Parce que les jeunes sont bourgeons et feuillages, mais sans racines, ils ne peuvent pas porter de fruits. Les personnes âgées sont les racines. Je leur dirais, aujourd’hui : Je sais que vous sentez la mort se rapprocher et que vous avez peur, mais regardez ailleurs, souvenez-vous de vos enfants, et n’arrêtez pas de rêver. C’est ce que Dieu vous demande : rêver (Joël 3,1).

Que dirais-je aux jeunes ? Ayez le courage de regarder vers l’avant, d’être des prophètes. Que les rêves des anciens correspondent à vos prophéties (également Joël 3,1).

Ceux qui ont été appauvris par la crise sont les dépouillés d’aujourd’hui, qui viennent s’ajouter aux dépouillés de toutes les époques, des hommes et des femmes dont le statut est « dépouillé ». Ils ont tout perdu, ou vont tout perdre. Quel sens la privation a-t-elle pour moi, à la lumière de l’Évangile ? Cela signifie d’entrer dans le monde des dépouillés, de comprendre que celui qui avait, n’a plus. Ce que je demande aux gens, c’est qu’ils prennent les anciens et les jeunes sous leurs ailes, qu’ils prennent l’histoire sous leurs ailes, qu’ils prennent les dépouillés sous leurs ailes.

Un autre verset de Virgile encore me vient à l’esprit, à la fin du livre 2 de l’Énéide, quand Énée, après la défaite de Troie, a tout perdu. Deux chemins s’offrent à lui : rester là pour pleurer et mettre fin à sa vie, ou suivre ce qu’il avait dans le cœur, gravir la montagne et laisser la guerre derrière lui. C’est un beau verset. Cessi, et sublato montem genitore petivi (« J’ai cédé au destin et, portant mon père sur mes épaules, je suis parti pour la montagne »).

Voilà ce que nous devons tous faire, maintenant, aujourd’hui : emporter avec nous les racines de nos traditions, et aller vers la montagne.

Propos recueillis par Austen Ivereigh

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