Relire les Béatitudes

Le père Alfonso Bartolotta, qui vit à Nice, nous invite à relire les Béatitudes à la lumière des récents événements comme le covid-19, la tempête Alex ou l’attentat de Nice.

L’année 2020 restera une année insolite, difficile à oublier tellement elle nous aura marqués : le monde entier bouleversé par cet incroyable ennemi invisible – le coronavirus, Covid-19. Partout l’humanité confrontée à une première longue période de confinement expérimente la réalité du couvre-feu pour se retrouver hélas plongée dans une phase de reconfinement.

Comme si cela ne suffisait pas, le déferlement du passage de la violente tempête Alex, le 2 octobre dans le département des Alpes-Maritimes a littéralement balayé et emporté des centaines de maisons, des routes et des ponts dans de nombreuses communes. Une tragédie de grande ampleur : des dégâts énormes, un nombre incalculable de victimes, de personnes portées disparues, de familles sans abri – provisoirement à reloger – de maisons écroulées, de ponts effondrés, de villages isolés, privés de réseau téléphonique, d’électricité et d’eau, etc. C’est la cata !

Et comme si cela ne suffisait pas encore, la ville de Nice est frappée par un terrible drame, un odieux et affreux attentat perpétré dans un lieu sacré et de culte, la Basilique Notre Dame de l’Assomption, le 29 octobre. Un horrible et absurde geste, un acte barbare, qui, en un court laps de temps, brise la vie de trois personnes, sauvagement et brutalement tuées à l’arme blanche dans la maison de Dieu, lieu saint de religion et de spiritualité.

Il s’agit de trois personnes qui avaient l’habitude, librement et simplement, de commencer leur journée en la confiant à Dieu par la prière. Faut-il penser, comme l’on dit souvent, que ces trois personnes se sont trouvées là au mauvais endroit et au mauvais moment… ? Non, absolument pas ! Elles étaient dans une église et en train de prier. Malheureusement la folie et la main d’un homme ont décidé – expressément en ce lieu et à ce moment-là – de tuer lâchement, mettant fin à la vie de deux femmes et d’un homme de religion chrétienne.

Nadine 60 ans, Vincent 54 ans, Simone 44 ans.

Comment ne pas penser à leurs conjoints, à leurs familles et surtout à leurs enfants ? Ce geste abominable a non seulement supprimé la vie de trois êtres humains, mais a aussi fait cinq orphelins âgés de 25, 21, 13, 8 et 7 ans.

Comment ne pas penser à cet inconcevable et impensable coup de tête, souvent bien réfléchi, étudié et planifié dans les moindres détails – hélas ce n’est pas le premier – qui délibérément vient à la fois entacher et profaner la sacralité d’un lieu vital pour la foi des croyants et de tant d’hommes et de femmes de bonne volonté ?

Comment ne pas penser à l’absurdité de cet attentat sanglant qui remémore, aux milliers de niçois, le triste souvenir du carnage de 86 victimes, le soir du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais ?

En parcourant les rues de la ville endeuillée et les ruelles du vieux Nice, j’ai presque l’impression ou la sensation de toucher du doigt la tristesse, et j’ai du mal à comprendre le monde d’aujourd’hui, cette humanité qui, de plus en plus, est en train de perdre le sens et la valeur de toute vie humaine. L’humanité court, petit à petit, le danger et le risque de déraper vers l’inhumanité.

La liturgie de la solennité de la Toussaint nous a rappelé la Bonne Nouvelle du discours sur la montagne de Jésus, les Béatitudes (Mt 5, 1-12). J’aime bien imaginer Jésus, qui aujourd’hui comme autrefois, « voit toute la foule qui le suit », lui, expert et amoureux de la montagne, et qui « gravit la montagne », à partir de la grande vallée de la Vésubie.

Il veut s’adresser encore à chacune et à chacun de nous en train de vivre et de traverser les aléas de la vie si complexes et difficiles. Il désire nous transmettre le message caché des Béatitudes : la voie qui mène au bonheur, autrement dit, l’itinéraire pour apprendre à vivre tous les moments de notre existence humaine – moments heureux et parfois douloureux – et à y découvrir l’espérance de sa présence.

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! »

Comment ne pas penser à tous les malheureux sinistrés de la tempête Alex qui, à cause de la fureur des flots, ont tout perdu – leurs proches parents, leurs amis et leurs souvenirs – après tant d’années d’efforts et de sacrifices pour bâtir leur maison et y passer une paisible vie familiale puis une longue retraite.

« Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise ! »

Comment ne pas penser au bon cœur d’une multitude de personnes, dans le domaine médical, hospitalier, sanitaire, aux anges blancs, aux sapeurs-pompiers, aux forces de l’ordre, etc. qui ont fait et font encore preuve de solidarité et de service avec autant de dévouement et d’attention pour porter secours aux autres.
Comment ne pas penser aux témoignages des proches des trois victimes de l’attentat. En feuilletant les articles de presse, trois phrases résument bien, à mon avis, l’essence et la personnalité de chacune d’elles. Nadine : « La gentillesse avec un grand G ». Vincent : « Il avait le cœur sur la main ». Simone : « Elle était pleine de vie ».

« Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés ! »

Comment ne pas penser aux innombrables familles qui pleurent, dans le monde et en France, leurs proches et amis arrachés à la vie par le fléau de la pandémie ; à ceux qui pleurent, regrettant de n’avoir pas pu être à leurs côtés ni d’honorer leur mémoire par une célébration digne lors d’obsèques religieuses ; à ceux qui n’arrivent ni à faire le deuil ni à remonter la pente. Comment ne pas penser à la souffrance et à la douleur des sinistrés, anéantis et dévastés par la tempête Alex qui a englouti une partie du cimetière et emporté une centaine de tombes où leurs proches reposaient en paix ?
Comment ne pas penser à la consternation de toutes ces familles, face au drame de cette deuxième mort de la tempête, aux larmes des trois conjoints et des cinq orphelins, à la communauté chrétienne, à l’église diocésaine, aux habitants de Nice et à toute la France pleurant les victimes des multiples attentats en cet octobre 2020 ?

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés ! »

Je pense que tout le monde – face à ces évènements si incompréhensibles et dramatiques – a cette faim et cette soif de justice ; tous, tellement traumatisés et meurtris. Peu importent nos convictions, nos traditions, nos cultures, nos idéologies, nos religions, nos croyances, nos incroyances, nos divergences et nos idées vis-à-vis de ‘‘ la liberté d’expression ’’. « Ils seront rassasiés », eh oui, mais nous pouvons l’être dès maintenant si nous tous, nous faisons, concrètement et réellement, l’effort de faire ce qui est juste – et aussi les choses justes à faire – dans le plus profond respect les uns des autres. Il s’agit de redécouvrir un certain esprit de tolérance sans provoquer ni insulter, sans mépriser ni riposter, sans offenser ni discriminer, sans provoquer ni mettre d’huile sur le feu, sans montrer du doigt ni se venger. Et cela, – je le crois fermement – est valable pour toutes et tous, si nous désirons véritablement vivre dans un monde plus juste.

« Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !

Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu ! »

Quelle sera alors notre réponse à la fois personnelle et collective, face à de tels faits si injustes, abominables et terrifiants ? Je pense que notre seule réponse doit être celle de la miséricorde, celle qui vient du fond du cœur, capable de savoir aimer, et puis celle de faire notre propre part comme artisans de paix pour créer de nouvelles relations, tisser des liens et bâtir la fraternité autour de nous. Ensemble, croyons davantage à l’amour et à la paix parce que notre Dieu est essentiellement Amour, le véritable Prince de la Paix. « Ils seront appelés fils de Dieu ! » En fait, nous le sommes déjà, et puisque nous appelons Dieu, Notre Père, alors nous devrions nous reconnaître davantage tous frères ; oui, bien sûr, dans la richesse de nos différences, de nos spécificités et de nos particularités, mais nous sommes toutes et tous, sœurs et frères, et vice versa !

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !

Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.

Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

Dans ce dernier passage des Béatitudes, certains mots m’interpellent particulièrement : être persécutés, insultés… en disant faussement toute sorte de mal contre vous, votre religion, bref à cause de moi ! Je pense que le récent attentat de Nice pourrait s’inscrire parfaitement et exactement dans ce contexte. La proposition du cheminement de vie et de foi des Béatitudes vient éclairer notre devoir d’être des témoins d’espérance et d’amour.

Par amour, nos parents humains nous ont transmis la vie, et nous, nous l’avons reçue avec amour

À notre tour, chacune et chacun de nous, comme êtres humains, nous devrions la vivre dans l’amour, la redonner et la transmettre à tous nos semblables, quotidiennement, là où nous sommes. Seul l’amour reste à jamais, au terme de notre propre existence. L’amour est toujours plus fort que la mort.
« Dites à mes enfants que je les aime. » Ce sont les derniers mots essentiels prononcés par la jeune maman, Simone, avant de quitter injustement cette humanité et ses trois enfants encore mineurs.

Ensemble, faisons preuve de beaucoup d’espérance et de résilience. Souhaitons-nous, et à l’humanité entière, un heureux 2021 ! Le bonheur et la paix entre tous les humains.

Aux trois victimes de l’attentat de Nice, Nadine, Vincent, Simone
Basilique Notre Dame de l’Assomption
Alfonso Bartolotta omi
le 5 novembre 2020

 

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